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l'or de l'Enfer à Torcello (Louvre 2010)

Publié le par Marie Castillo

L’or de l’enfer à Torcello et les jugements derniers médievaux entre Orient et Occident

Manuela de Giorgi, Kunsthistorisches Institut, Florence

Le thème iconographique du jugement dernier a occupé dans la seconde moitié du Moyen-Age un rôle de premier plan. Apparu au XIème siècle, ce n’est qu’au XIIIème siècle qu’il est au sommet de sa diffusion. Le tympan de l’abbaye de Sainte-Foy de Conques (1140) est un exemple exhaustif et complexe confirmant la maturité de l’iconographie chrétienne que l’on retrouve également  à Alès et à Macon. Le XIIIème siècle est illustré par une autre anticipation, orientale cette fois : la basilique sainte Marie Assonte sur l’île de Cappadoce.

Manuela de Giorgi se livre à une analyse diachronique reposant sur la comparaison du jugement dernier de Torcello avec d’autres cas orientaux afin d’établir une ligne d’évolution.

L’île de Torcello est le refuge des évêques face aux Lombards. Dès 639, c’est un espace sacré avec la création de l’ensemble épiscopal Santa Maria Genitrix qui veille sur un riche répertoire d’images, véritable enchantement lyrique. Ce répertoire est l’un des plus étudiés dans l’histoire de l’art. Edifiée en 1008, la basilique de Torcello garde et veille sur la mémoire de son histoire.

La basilique comporte trois nefs. L’espace est scandé par une enfilade de colonnes en marbre grec. Les travaux de la structure sont achevés au XIème siècle. Le XIIème est marqué par la décoration des mosaïques. Dans le cylindre à revêtement de marbre, on observe une assemblée d’évêques. Une absidiole sur la droite contient une représentation du Christ Pantocrator.

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Le mur ouest représente le Jugement dernier. La campagne de décoration a été menée en deux phases : 2ème moitié du XIème siècle puis XIIème siècle. Depuis, l’agencement figuratif n’a pas été modifié. On note le mélange d’influences byzantines et d’apports locaux occidentaux. Les mosaïques de Torcello jouent un rôle essentiel dans l’histoire de l’évolution de l’iconographie du Jugement dernier. Le schéma général calque le schéma byzantin classique, constituant une version proche d’un prototype rappelant d’autres représentations du Jugement dernier : le Tétraévangile de Stoudios (fol. 51 et 93) ; les icônes de la collection Sinaï du monastère de Sainte-Catherine, l’ivoire italo-byzantine du Victoria and Albert Museum, la chapelle Sant Angelo in Formis à Capoue.

La structure du Jugement dernier repose sur cinq registres qui se superposent et un sixième au sommet :

La crucifixion

L’anestesis ou ressurection

La deesis ou le christ en gloire avec les apôtres et la hiérarchie des anges

L’etimesis

La psychostasie ou la pesée des âmes

La vierge orante

On compte également trois registres inférieurs : l’enfer à droite et les élus à gauche.

Cette représentation du Jugement dernier peut être comparée à d’autres œuvres du XIème siècle : le tetraévangile de Stoudios, l’icône du Sinaï, l’ivoire de Londres (XIIème). Le dénominateur commun repose sur la structure avec un maximum de 5 registres superposés (cf icône de Sinaï). Le schéma courant compte 4 registres (cf Tétraévangile de Stoudios). Cet ensemble est marqué par des subdivisions avec des lignes de démarcation (la composition chromatique est évidente).

En haut, le Christ en mandorle en forme d’amande trône entre sa mère et saint Jean–Baptiste, ouvrant le passage vers un groupe d’anges.

En dessous, l’etimesis avec un gardien celeste posté au pied du siège vide qui porte la croix.

Encore en dessous, la pesée des âmes comme un partage des eaux visuel et conceptuel entre les élus et les damnés. A rapprocher de l’ivoire de Londres dans lequel l’espace disponible est réduit d’où un arrangement sur trois registres avec un équilibre interne dans la composition. L’etimesis apparaît comme une métonymie évoquant la passion du christ avec insistance sur les instruments de la Passion. L’association entre le Christ qui juge et le Christ qui pèse est occidentale.

Dans la mosaïque de Torcello, la représentation du Christ montre avec réalisme les stigmates de la crucifixion. Ceci est à rapprocher des plaies sur les mains de Christ montrées avec insistance dans le manuscrit des Sacra Parallela de Jean Damascène (fol. 68v) dans un environnement grec et byzantin dans son essence.

Dans l’axe central, le Christ est représenté à plusieurs reprises triomphant et juge.

La structure de Torcello avec mise en page en registres parallèles se retrouve dans le Narthex de la Panagia Chalkeon à Thessalonique. Le Jugement dernier occupe quatre bandes superposées sous le Narthex sous l’entrée. La composition se focalise sur le groupe constitué du Christ avec deux archanges, la vierge et une hiérarchie d’anges. Cette structure est également à comparer avec la chapelle de Saint-Jean de Ayvali Kilise représentant le tribunal des apôtres et le Jugement dernier ainsi qu’une seconde Parousie (Christ en gloire indiquant un texte de la main droite : Apocalypse I, 7) et avec l’église Saint-Jean de Munstair.

La fresque de Ayvali Kilise repose sur une composition classique avec quatre registres : au niveau inférieur, le velarium élégant qui tombe comme un rideau et s’ouvre sur la scène du Jugement dernier qui occupe les trois niveaux supérieurs. Le Christ en gloire est entouré de deux anges. On compte aussi 24 vieillards de l’apocalypse (influence égyptienne copte), puis le paradis (paroi sud) et l’enfer (paroi ouest).

Le paradis représente trois patriarches : Isaac, Abraham et Jacob. En leur sein, se trouvent les élus (paroi sud). Saint-Michel pèse les âmes. C’est la Psychostasie (paroi ouest).

A Torcello, la représentation du paradis est simplifiée comme dans le Tétraévangile de Stoudios et l’icône du Sinaï. Marie se tient debout dans un jardin représenté par des arbres et des fleurs. Abraham est entouré d’âmes d’enfants. Dans la tradition de l’exégèse, il n’y a pas de correspondance entre le paradis et le royaume des cieux, mais cela ne pose pas de problème dans l’œuvre picturale. La confusion entre les deux thèmes existe toutefois entre le IVème et le Xème siècle où un traité sur le paradis clarifie la tradition.

La représentation du Paradis inclut une porte fermée protégée par un chérubin qui porte une épée de feu. (apocalypse 21, 25, 27). Elle est entourée de marbre. Le cherubin porte des ailes incrustées de mille yeux.

L’enfer est le lieu de scrupules, de chimères falsifiées. Le dernier registre est celui de l’enfer véritable avec un étang de flammes incandescentes. Satan est assis sur un serpent à deux têtes. Ceci est à rapprocher du baptistère de Saint-Jean à Florence et au Giotto de Padoue. Sur ses genoux, est assis l’Antechrist ou Judas. On retrouve ce thème dans l’exégèse chrétienne occidentale et orientale. L’hortus deliciarium (1167-1185) de Herrada de Hohenburg reconstitué au XIXème siècle par Englehardt après sa destruction par le bombardement de Strasbourg, représente un diable accompagné de l’Antechrist. Mais dans les sciences littéraires orientales, on ne parle pas de l’Antechrist dans le Jugement dernier, mais de Judas. A Torcello, Satan se superpose à Hadès. A rapprocher des mosaïques de San Marc à Venise. On observe un étang de souffre peuplé de pêcheurs, sur le registre inférieur, on compte six zones de l’Enfer correspondant à six catégories de pêcheurs (voir l’œuvre de Dante). Cette évocation des cavernes de l’Enfer fait écho au Tétraévangile de Stoudios (fo. 51 et 93), à l’icône du Sinaï et à l’ivoire de Londres. A Torcello, la position des pêcheurs leur permet d’apercevoir à gauche Lazare (voir Luc, l’homme riche et le mendiant).

A partir du XIIIème siècle, le sens du Jugement dernier est élargi en lien avec la tradition renouvelée de l’exégèse. Dans ce sens, on peut analyser le grand Jugement dernier du monastère de la sainte Trinité à Sopocani (Serbie). Sur le mur nord du Narthex, le schéma traditionnel s’enrichit d’un registre supplémentaire : les sept pêchés capitaux ; hommes et femmes sont rongés par des serpents. La métonymie chromatique fait signe des couleurs de l’enfer. Ce thème contraste avec le caractère monumental de l’archange également représenté. Le serpent est inspiré par la littérature apocryphe grecque et l’apocalypse (prostituées attaquées par des serpents). Le désordre religieux reflète le désordre social : les pêchés capitaux sont accompagnés d’inscriptions explicatives.

Dans le monastère de la sainte Vierge à Gracanica (Serbie), le narthex du Jugement dernier est une fresque majestueuse représentant le paradis, un étang de feu et les pêchés avec des textes en paléo-slave. A Kythiros, le Jugement dernier de l’église Sainte Paraskevi présente un détail de la torture des damnés : pêchés, peines et pêcheurs partagent un même espace figuratif avec des épigraphes en grec : injustice, luxure, désordre social, libéralités des mœurs. Le spectacle de la faute est apaisé et équilibré. La palette chromatique fait référence au classicisme.

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Isaura 05/10/2010 23:10


Excellent article